« Penser enjeux avant de penser outils » Stephan Atsou, CEO de Dokeos

Stephan, CEO de Dokeos

Stephan Atsou dirige Dokeos depuis 2024. Expert du digital learning depuis vingt-cinq ans, il a connu toutes les tendances du secteur, serious game, VR, collaborative learning, et aujourd’hui l’IA. Rencontre avec un CEO qui dit ce qu’il pense, sur le marché, sur le LMS, sur Dokeos.

Vous avez popularisé le terme « fonctionnalisme » chez Dokeos. De quoi s’agit-il exactement ?

Le fonctionnalisme désigne une tendance à accorder trop d’importance aux outils au détriment des besoins réels. Dans la formation professionnelle, cela se traduit régulièrement par une obsession pour les fonctionnalités au détriment des objectifs concrets, des enjeux métier réels de l’entreprise. On présente une liste impressionnante de caractéristiques techniques, mais la question de leur utilité réelle est rarement posée.

Ce qui est paradoxal, c’est que dans la vie privée, ce réflexe est moins fréquent. Quand on achète une voiture, on réfléchit d’abord à l’usage, les trajets, le nombre de personnes, le budget. On ne se laisse pas nécessairement éblouir par les gadgets. Dans la formation, et plus largement dans le monde de la technologie, cette discipline tend parfois à s’effacer.

Dokeos lui-même y tombe parfois ?

Effectivement, le fonctionnalisme est un réflexe que l’on connait également chez nous. Il est difficile de ne pas succomber à certaines tendances lorsque, dans les salons professionnels, notamment au Learning Technologies, l’ensemble des acteurs agitent régulièrement le même drapeau. Aujourd’hui l’IA, avant c’était le serious game, la VR, le collaborative learning. La passion pour la technologie est réelle chez Dokeos, et l’envie d’explorer de nouvelles approches est naturelle.

Cela dit, en tant que dirigeant, les arbitrages d’investissement s’appuient sur deux questions simples : est-ce que c’est réellement demandé ? Est-ce que cela répond à un enjeu concret ? Ce que l’on observe régulièrement, c’est un écart entre les clients qui formulent leurs enjeux opérationnels et certains prospects qui arrivent parfois éblouis par des fonctionnalités dont ils n’ont pas nécessairement besoin.

La construction de la roadmap produit chez Dokeos

Comment Dokeos décide ce qu’il met dans sa roadmap ?

La démarche repose sur trois piliers complémentaires. Le premier est l’écoute directe des clients, via des entretiens menés conjointement par les équipes marketing et produit, dans l’objectif de comprendre les enjeux avant d’aborder les outils. Le deuxième est la lecture du marché, prospects, concurrents, experts sectoriels. Le troisième est l’expertise propre de Dokeos en tant qu’éditeur.

Concrètement, avant de concevoir une fonctionnalité, le product manager mène des entretiens avec des clients et des prospects pour comprendre ce qui est réellement attendu : avec quels droits, pour quel profil, dans quel contexte d’usage. La fonctionnalité arrive après la définition du besoin, et non l’inverse.

Dans quelles directions se dirige Dokeos dans un et deux ans ?

Trois axes structurent notre roadmap actuelle : l’intégration de l’IA pour automatiser et simplifier le quotidien des clients, une refonte de l’interface pour renforcer l’intuitivité de la plateforme, et le développement d’un nouvel outil auteur aligné sur les standards actuels du marché.

Sur le plan géographique, la stratégie d’internationalisation en Europe se poursuit, avec une priorité donnée aux Pays-Bas, à la Belgique, au Luxembourg, à la Suisse et à l’Italie ; la France demeurant le premier marché. Des investissements sont également engagés sur des dimensions moins visibles côté utilisateur : sécurité, conformité, intégrations avec les outils tiers. Ce sont des fondations qui conditionnent la robustesse du service sur le long terme, en particulier pour les clients opérant dans des environnements réglementés.

Le positionnement de Dokeos : Facilité, Intégrations, Spécialisation sectorielle

La stratégie d’intégration dans l’écosystème est au cœur de notre positionnement. C’est-à-dire ?

Dokeos a fait le choix délibéré de se concentrer sur ce qu’il fait le mieux, le LMS, plutôt que de chercher à couvrir l’ensemble des besoins de la chaîne formation. Il n’est pas prévu de développer un TMS natif, ni un réseau social d’entreprise complet. Notre conviction : les organisations sont mieux servies par des outils spécialisés qui s’intègrent entre eux que par une solution unique qui prétend tout faire et qui devient finalement un énorme machin lourd et complexe.

C’est la logique du best-of-breed : s’intégrer avec les meilleurs outils de chaque catégorie, TMS, SIRH, outils auteurs, plateformes de visioconférence plutôt que de les remplacer. L’objectif n’est pas d’être un îlot dans l’écosystème technologique du client, mais d’en être un élément fluide et connecté. C’est également ce qui explique l’importance accordée aux API et aux intégrations dans la roadmap produit : elles sont le vecteur de cette vision.

Pour quel client Dokeos est-il vraiment fait ? Et qui devrait aller voir ailleurs ?

Dokeos refuse certains projets, ceux trop réduits mais aussi ceux dont le périmètre est trop étendu. Parmi ces derniers, figurent des environnements où l’accessibilité aux apprenants pose des contraintes structurelles importantes : plateformes de forage, sites miniers isolés, navires en mer pendant plusieurs mois nécessitant une solution on-premise. Ces configurations ne correspondent pas au positionnement de Dokeos.

Le terrain naturel de Dokeos, c’est celui d’une ETI ou d’une organisation multi-sites souhaitant déployer rapidement un projet structuré, l’ancrer dans un périmètre précis et le faire évoluer progressivement. Des réseaux hospitaliers, des enseignes de retail, des réseaux de franchise, des organismes de formation avec des enjeux de conformité réglementaire. Des organisations pour lesquelles la formation doit fonctionner avant de chercher à impressionner.

2024 : une date clé pour Dokeos

Dokeos a rejoint Lyvia Group en 2024. Qu’est-ce que ça change concrètement pour les clients ?

Deux choses essentiellement. La première concerne la pérennité et la capacité d’investissement. Dokeos présentait une situation financière saine avant le rapprochement avec Lyvia, sans dette, avec une position de marché stable. Le fait d’avoir rejoint Lyvia Group nous a permis d’accélérer significativement les investissements, notamment sur le produit. L’année 2026 est, à cet égard, une année charnière pour Dokeos sur le plan technologique.

La seconde dimension est celle de l’écosystème. Faire partie d’un groupe comme Lyvia offre la possibilité d’échanger avec d’autres dirigeants, responsables produit et directeurs techniques confrontés à des problématiques comparables. C’est une ressource dont la valeur est difficile à quantifier, mais réelle dans la pratique.

Pour les clients, la traduction concrète est la suivante : Dokeos s’inscrit dans une trajectoire de développement long terme, et les investissements produit engagés en 2026 en sont la démonstration.

« L’IA ne remplacera pas le LMS, elle le fait évoluer »

Le LMS est-il mort ? La question revient régulièrement.

En 2013, j’étais l’un des dirigeants de CrossKnowledge et je me rappelle très bien avoir animé en interne une réunion intitulée : « Le LMS est mort, vive le LRS. » C’était il y a treize ans. Et le débat est encore là aujourd’hui avec Michel Diaz qui animait récemment un webinaire intitulé : « le LMS est-il mort ? ».

L’erreur d’alors consistait à supposer qu’une nouvelle technologie remplacerait nécessairement la précédente. Ce que l’on observe depuis, c’est qu’une nouvelle technologie s’intègre le plus souvent dans l’existant plutôt qu’elle ne le supplante. Le LMS d’il y a vingt ans a été profondément transformé par le cloud, les API et l’évolution des normes mais il n’a pas disparu. Il a évolué. Le LMS est déjà mort au moins six ou sept fois…

Ce qu’on peut affirmer avec plus de certitude : le LMS va encore se transformer. La façon de créer du contenu est déjà fondamentalement différente. Mais le besoin d’une interface structurée entre une organisation et ses apprenants, pour construire des contenus et des expériences d’apprentissage, les administrer, gérer les inscriptions et suivre la progression reste entier. C’est une promesse fonctionnelle durable, pas seulement un outil.

Donc l’IA ne remplacera pas le LMS ?

L’IA ne remplace pas le LMS, elle le transforme. Elle automatise certaines tâches, accélère certains processus et fait évoluer la valeur attendue de la plateforme. Mais elle ne supprime pas le besoin sous-jacent.

Trois rôles concrets semblent se dégager pour l’IA dans un LMS. En premier lieu, un assistant administratif, qui accélère et automatise des tâches comme la détection des anomalies dans les données, doublons, erreurs de structure dans les rapports, incohérences dans les données de complétion etc. Cela revêt une importance particulière pour les organismes de formation dont le financement dépend de la fiabilité de leur reporting. Ensuite, un consultant qui améliore l’expérience apprenant, adapte les formats d’apprentissage, le niveau et les supports en fonction du profil et qui suggère des améliorations (tactiques et stratégiques) sur base des data disponibles au sein du LMS. Enfin, un créateur de contenu qui permet de réaliser en quelques heures ce qui demandait plusieurs semaines auparavant.

Ce que l’IA ne fait pas, en revanche, c’est comprendre un métier dans sa réalité opérationnelle. Elle ne sait pas ce qu’implique un audit BPF dans l’industrie pharmaceutique, ni ce que vit un responsable formation dans un EHPAD disposant de deux personnes pour piloter 400 collaborateurs. C’est là que l’expertise sectorielle conserve toute sa pertinence. C’est là que l’expertise sectorielle reste irremplaçable.

Comment voyez-vous évoluer le marché des LMS ?

Le marché tend à se polariser selon deux axes distincts. D’un côté, des plateformes généralistes open source ou « AI native » développables rapidement, à faible coût, avec une expérience utilisateur simplifiée et peu ou pas d’accompagnement. De l’autre, des LMS verticaux, spécialisés sur deux ou trois segments, dont la valeur ne réside plus principalement dans le volume de fonctionnalités mais plutôt dans la traçabilité, l’intégration métier, l’auditabilité, la sécurité, la qualité de l’accompagnement, la compréhension des enjeux etc..

C’est la direction que Dokeos a choisie. Et je me permettrai un proverbe : en business comme dans les relations humaines : « qui trop embrasse mal étreint ».

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